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Tout savoir sur la navigation via Tor avec le navigateur Brave

    Depuis 2018, Brave propose un mode « Fenêtre privée avec Tor » qui combine la familiarité d’un navigateur Chromium durci avec la puissance d’anonymisation du réseau Tor. En 2025, l’option reste maintenue et régulièrement patchée — les notes de version 1.77.98 (19 avril 2025) prouvent que Brave continue d’investir dans ce module. Pourtant, beaucoup d’internautes ignorent encore ce qu’implique réellement l’usage de Tor à l’intérieur de Brave : quelles protections sont (ou ne sont pas) activées ? Quelles limites techniques ou juridiques faut-il connaître ? Cet article, volontairement long et didactique, répond à l’ensemble des questions qu’un utilisateur francophone peut se poser en 2025.

    Le réseau Tor : rappels indispensables

    Tor (« The Onion Router ») repose sur l’idée d’un routage oignon : avant d’être envoyé, votre trafic est chiffré en couches successives. Chaque relais (nœud) ne peut décoder qu’une couche, ne connaît que son voisin amont et aval, et ne voit jamais le contenu complet ni l’identité finale de l’utilisateur. Le circuit typique comprend :

    • nœud d’entrée (guard) – voit votre IP mais pas votre destination,
    • nœud intermédiaire,
    • nœud de sortie – voit la destination claire mais pas votre IP réelle.
    Le réseau TOR

    Le dernier relais donne donc au site l’adresse IP du nœud de sortie, pas la vôtre. L’empreinte réseau est publique : n’importe quel fournisseur sait qu’une connexion provient du réseau Tor, mais il ignore qui émet la requête et ce qu’elle contient si TLS est actif.

    Pourquoi utiliser Tor dans Brave ?

    Brave est déjà réputé pour son bloqueur natif, sa protection anti-fingerprinting et son modèle de revenus via BAT. Utiliser Tor ajoute une couche de dissimulation d’adresse IP ; c’est utile lorsque :

    • vous voyagez dans un pays où les VPN sont restreints ;
    • vous souhaitez séparer certaines recherches sensibles (médicales, politiques, bancaires) de votre identité ordinaire ;
    • vous devez accéder ponctuellement à un service en .onion sans installer Tor Browser complet.

    Brave permet alors un compromis : une interface Chromium classique, compatible avec la quasi-totalité des sites, mais acheminant le trafic de la fenêtre privée choisie via Tor. Les sites ne verront pas votre adresse IP ni vos cookies habituels. Brave précise néanmoins que son implémentation « n’inclut pas la plupart des défenses du Tor Browser » et que l’empreinte n’est pas uniformisée.

    Brave + Tor ≠ Tor Browser : comprendre les différences

    FonctionBrave (Fenêtre privée + Tor)Tor Browser
    Uniformisation de l’empreinte (fingerprint)Partielle : Brave bloque/randonne certaines API, mais conserve son propre fingerprint, distinct de la majorité des utilisateurs TorTrès poussée : tous les utilisateurs partagent la même empreinte FF ESR + Tor Patch
    Isolation de premier niveauPar fenêtrePar onglet (circuit différent par domaine)
    Mises à jour du moteurAlignées sur Chromium stable (toutes les 4 semaines)Basé sur Firefox ESR (cycle 42–52 semaines)
    ExtensionsDésactivées par défaut dans la fenêtre Tor, mais l’utilisateur peut les activer (risque)Aucune extension autorisée
    Paramètres HTTPS-only, NoScriptOptionnelsActivés par défaut

    Plusieurs experts de la communauté r/privacy rappellent que « Tor Browser lui-même reste la référence » pour l’anonymat. Cela ne signifie pas que Brave est inutile, mais qu’il vise un public moins disposé à sacrifier confort et compatibilité Web.

    Sous le capot : architecture et flux techniques

    Quand vous ouvrez Fichier → Nouvelle fenêtre privée avec Tor :

    1. Brave lance un processus brave_tor.exe (Windows) ou brave_tor (macOS/Linux) qui incorpore un client Tor embarqué. Celui-ci télécharge le consensus et établit un circuit de trois relais.
    2. Le trafic du profil Tor passe alors par un proxy SOCKS5 local (127.0.0.1:9250). Le rendu reste dans le même moteur Blink, mais toutes les requêtes réseau de cet espace de navigation transitent via ce proxy.
    3. Séparation de profil : cookies, cache, historique, fichiers de session sont stockés dans un sous-répertoire dédié (tor_profile). À la fermeture de la dernière fenêtre Tor, Brave efface ces données.
    4. BLoquer WebRTC : Brave applique la politique WebRTC IP Handling = Disable non-proxy UDP pour éviter les fuites d’IP.

    La page brave://tor-internals affiche l’état du daemon depuis la version 1.62 (octobre 2023) et aide au diagnostic.

    Activer un « onglet privé avec Tor » pas à pas

    Sur desktop (Windows, macOS, Linux)

    1. Ouvrez Brave > Paramètres > Vie privée et sécurité.
    2. Activez l’option Tor Windows (désactivée par certaines GPO d’entreprise).
    3. Cliquez sur le menu hamburger (≡) puis Nouvelle fenêtre privée avec Tor.
    4. Patientez : le bandeau violet affiche Connecting to Tor… puis Tor connected.
    5. Vérifiez votre IP via https://check.torproject.org.

    Astuce : si la connexion reste sur Disconnected, désactivez puis réactivez la bascule Tor dans les paramètres ; cela force la régénération du répertoire Tor local — procédure fréquemment conseillée par l’équipe support.

    Sur mobile

    À ce jour, Brave Mobile n’intègre toujours pas Tor en natif ; des demandes communautaires sont ouvertes depuis 2024 mais non planifiées. Sur smartphone, l’alternative est d’utiliser Orbot + Brave (proxy global) ou le Tor Browser officiel Android.

    Réglages avancés : ponts, politiques et environnement entreprise

    • Bridges : Brave n’expose pas d’UI pour configurer des ponts privés. Il faut éditer le fichier torrc dans le dossier de profil Tor (non recommandé, risque de corruption). Pour les réseaux qui bloquent Tor par DPI, Tor Browser demeure préférable.
    • Politiques de groupe/registre (Windows) : clé HKLM\SOFTWARE\Policies\BraveSoftware\Brave → TorDisabled = 1 pour désactiver Tor sans supprimer la navigation privée.
    • Environnements filtrés : certains antivirus (TrendMicro, par ex.) suppriment le client Tor ; l’issue #8613 documente le cas et la nécessité d’exclure le dossier Brave Tor dans l’AV.

    Performances, latence et bande passante

    Acheminer les paquets via trois — parfois six — relais bénévoles introduit fatalement de la latence ; Brave annonce une navigation « plus lente que d’ordinaire ». Des utilisateurs rapportent dans le forum Brave que les vidéos YouTube 1080p deviennent inaccessibles et que certaines pages ne chargent pas. La vitesse dépend essentiellement :

    • de la qualité des relais de sortie ;
    • de la congestion du réseau Tor ;
    • du protocole (HTTP 2, QUIC désactivé par Tor).

    Optimiser la vitesse :

    • privilégiez des sites compatibles HTTP 2 TLS 1.3 ;
    • évitez les téléchargements lourds ;
    • changez de circuit via New Tor circuit for this site (clic sur onglet) si un relais est saturé.

    Limites de confidentialité et vecteurs de risque

    1. Empreinte unique : la palette Brave + Tor est rare, donc plus facile à isoler.
    2. Extensions : autoriser uBlock, Metamask, etc., expose à des fuites JS. Brave les désactive par défaut ; laissez-les ainsi.
    3. Média & WebGL : certains API matériels restent actifs ; désactivez brave://settings/shields --> Fingerprinting → Bloquer toutes les empreintes pour uniformiser, au prix d’éventuels dysfonctionnements.
    4. Bugs passés : fuite DNS .onion (février 2021) — les requêtes vers des domaines oignon étaient envoyées au résolveur DNS local avant d’être capturées. Correctif appliqué le même mois, mais démontre que l’implémentation est perfectible.
    5. Historique interne : certains utilisateurs ont remarqué que la barre d’adresse « se souvient » d’URLs Tor après redémarrage, en dépit des promesses d’effacement ; un ticket ouvert en février 2025 discute la questio.

    Retour d’expérience : bugs historiques, fuites DNS et correctifs

    AnnéeBugImpactCorrectif
    2021Fuite DNS .onion (ad-blocker)Exposition des domaines visités au FAIPatch dans Brave 1.20.108 (Feb 21)
    2022Tor disconnected après install admin → user non-adminImpossible d’ouvrir TorIssue #31124, résolu via correctif droit fichiers
    2023Espace vide dans bulle « Clear data » fenêtre TorPure UIfix 1.44.x
    2024DNS leak false positive avec Secure DNS + VPNInconfort, pas une vraie fuiterejeté après test
    2025Historique suggéré en TorInvestigation en coursnon résolu (avril)

    Bonnes pratiques pour rester (vraiment) anonyme

    • Limitez les sessions : fermez la fenêtre Tor après usage ; cela détruit le profil.
    • Pas de comptes personnels : ne vous connectez pas à Gmail/Facebook, sinon la valeur de Tor chute.
    • Préférez HTTPS : Tor ne chiffre pas hors TLS ; utilisez E-SNI ou Oblivious DoH si possible.
    • Désactivez JavaScript sur les .onion critiques (via le Shields ou une extension comme NoScript).
    • Considérez un pont obfs4 pour contourner la censure ; mais dans Brave c’est compliqué, donc penchez-vous sur Tor Browser si nécessaire.

    Accéder aux sites en .onion depuis Brave

    Tapez simplement l’URL .onion dans la barre ; Brave sait qu’il doit passer par le proxy Tor. Si l’adresse échoue :

    • vérifiez qu’elle est réellement en ligne (Down for everyone … ?) ;
    • contrôlez que le circuit Tor supporte l’ancienne v2 (dépréciée) ou la v3. Brave supporte encore v2 mais Tor Project fermera ces services fin 2025.

    Rappel : l’usage ou l’hébergement de contenus illicites reste répréhensible indépendamment du protocole (voir § 15).

    Cas d’usage légitimes et éthiques

    • Journalisme et lanceurs d’alerte – consultation de bases de données accessibles en .onion (SecureDrop).
    • Recherches médicales personnelles – cancer, santé reproductive, VIH, etc., sans laisser de trace dans l’historique familial.
    • Contournement de censure – accéder à des médias indépendants bloqués géographiquement.
    • Vie privée commerciale – tester des fuites d’adresse IP dans vos propres applications Web.

    Tor, VPN, HTTPS : complémentarités et divergences

    CritèreTor (Brave)VPNHTTPS
    IP visible par le siteIP du nœud de sortieIP du serveur VPNIP réelle (au site)
    Chiffrement entre vous et le 1er relaisOui (TLS interne)Oui (tunnel)Oui
    Uniformité d’empreinteFaibleNulleNulle
    PerformanceLenteBonneExcellente
    CoûtGratuitPayant/souventGratuit
    Cadre légal en FranceLibre, sauf usage illiciteLibre, fournisseur soumis à RGPDN/A

    Un internaute demandait s’il pouvait « remplacer son VPN par la fenêtre Tor » ; la communauté Reddit répond « Pas vraiment ; cas d’usage différents ».

    Aspects juridiques : ce que dit le droit en France, dans l’UE et ailleurs

    En France, ni la loi renseignement 2015 ni le code des postes et communications électroniques n’interdit Tor. Le Conseil d’État a d’ailleurs rappelé, dans plusieurs avis, que la cryptologie relève de la liberté de communication sous contrôle proportionné de la puissance publique. La CNIL souligne régulièrement que « la protection par le chiffrement est un droit fondamental ».

    Toutefois :

    • Héberger ou consulter des contenus illicites (pédopornographie, apologie du terrorisme, contrefaçon) demeure pénalement répréhensible (art. 323-1 s. CP, loi LCEN).
    • Certains pays (Chine, Russie, Iran) bloquent Tor ou assimilent son usage à un acte subversif. Si vous voyagez, vérifiez la législation locale.
    • En entreprise, l’usage de Tor peut enfreindre les chartes informatiques ; le DSI est en droit de filtrer le port 9001 ou les relais.

    Dépannage courant : « Disconnected », sites bloqués, lenteurs extrêmes

    ProblèmeDiagnosticSolution rapide
    Bandeau « Disconnected »Tor daemon corrompuSettings → toggle Tor off/on ; redémarrer Brave
    Impossible d’accéder à torproject.orgPare-feu, proxy réseau, DPIPasser par un pont obsf4 (non officiel) ou Tor Browser avec Snowflake
    Vidéo saccadéeCircuit saturéChanger de circuit, réduire la qualité, utiliser un VPN plutôt
    Captcha infini (reCAPTCHA)IP nœud liste noireNew Tor circuit, ou tester via VPN
    Historique qui persisteBug 2025 en coursEffacer manuellement tor_profile dans %APPDATA% ; surveiller les releases

    Désactiver Tor (contrôle parental, conformité, parc entreprise)

    • Windows – Registre : TorDisabled=1 (voir § 7).
    • macOS – MDM/Plist : TorDisabled booléen.
    • Chrome Policy Cloud : non supporté (Brave n’est pas géré par Google Admin).
    • Désinstaller Tor complètement : lancer Brave avec l’argument --disable-brave-extension=tor à l’installation MSI.

    Foire aux questions (FAQ)

    Tor ralentit trop ma navigation ; puis-je n’utiliser Tor que pour un seul onglet ?

    Non, Brave applique Tor à toute la fenêtre. Ouvrez une fenêtre standard pour le reste.

    Les téléchargements torrents fonctionnent-ils ?

    Non, les ports UDP sont bloqués et c’est contraire à la politique du réseau Tor.

    Les .onion v2 (16 caractères) marchent-ils encore ?

    Oui jusqu’à la fin 2025, ensuite les relais les rejetteront. Préférez v3 (56 caractères).

    Dois-je coupler Tor avec un VPN ?

    C’est possible (mode « Tor over VPN »). Avantage : FAI ne sait pas que vous utilisez Tor. Inconvénient : latence + confiance dans le VPN.

    Brave envoie-t-il des requêtes DNS hors Tor ?

    Non depuis le patch 1.20.108 (février 2021). Pensez quand même à désactiver Secure DNS dans brave://settings/security.

    Feuille de route et futur de la fonctionnalité

    Les développeurs Brave n’ont pas annoncé de suppression de Tor ; au contraire, les notes Chromium 125 intègrent un sélecteur de mode réseau que Brave compte exploiter pour simplifier l’usage de ponts. Des discussions sur GitHub (#19211) évoquent également l’ajout d’un indicateur de statut Tor dans l’UI (icône oignon verte/rouge).

    Naviguer via Tor dans Brave reste en 2025 une solution pratique pour qui désire masquer ponctuellement son IP et ses cookies sans changer de navigateur. Cependant, ce mode n’égale pas Tor Browser en matière d’anonymat total ; il faut connaître ses limites, garder de bonnes habitudes opérationnelles et suivre de près l’actualité des correctifs de sécurité. En suivant les recommandations de ce guide, vous pourrez exploiter le meilleur des deux mondes — la rapidité et la compatibilité Brave, l’invisibilité relative du réseau Tor — tout en minimisant les risques techniques, juridiques et humains.