Dans une interview exclusive accordée à The Economist, Elon Musk a lancé une prédiction qui a fait l’effet d’une bombe : l’argent n’aura plus d’importance en 2036. Derrière cette phrase choc se cache une véritable thèse économique, celle de l’économie de l’abondance, portée par l’intelligence artificielle et la robotisation massive. Faut-il y croire ? Décryptage.

Le 31 juillet dernier, Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de The Economist et économiste de formation, a interrogé Elon Musk pendant une heure trente sur sa vision du monde à horizon 2036. Contrairement aux interviews tech habituelles, celle-ci n’a pas été menée par un journaliste spécialisé en IA, mais par une macroéconomiste. Ce détail change tout : on n’écoute plus Musk parler de fusées, mais défendre une thèse complète sur la disparition programmée de la rareté, du travail et, à terme, de l’argent lui-même.
Cet article revient sur cette interview et sur le débat qu’elle a suscité, notamment lors de l’émission Silicon Carnet où Laurent Alexandre, Stéphane Mallard et Evan Kervellaard ont confronté leurs points de vue. Entre enthousiasme, scepticisme et mise en garde, la discussion permet de comprendre ce qui se joue réellement derrière cette promesse d’un monde sans argent.
Qu’est-ce que « l’économie de l’abondance » selon Elon Musk ?
La thèse de Musk repose sur une définition simple de l’économie : la production de biens et de services. Si l’on dispose d’un nombre gigantesque de robots pilotés par une intelligence artificielle générale suffisamment avancée, la capacité de production devient quasiment illimitée. C’est ce qu’il appelle « l’économie de l’abondance », où la production dépasse largement ce qu’un être humain peut consommer. Et sans rareté, l’argent, dont le rôle premier est de gérer l’accès à des ressources limitées, perd une grande partie de son utilité.
La commoditisation généralisée
Tous les produits et services finissent par se banaliser. Dès qu’une marge apparaît, elle attire des concurrents qui la font disparaître.
La chute des barrières à l’entrée
L’IA permet des économies d’échelle inédites, sans les contraintes classiques de main-d’œuvre ou de savoir-faire rare.
L’effondrement des coûts
Des IA qui créent de la valeur de manière exponentielle sur tous les secteurs à la fois, et non plus un par un.
Ce raisonnement n’est pas nouveau. Stéphane Mallard, qui publiait déjà en 2016 un ouvrage sur les effets de l’IA gratuite, rappelle que la commoditisation est une constante de l’histoire du commerce. Ce qui change avec l’intelligence artificielle, c’est la vitesse et l’ampleur du phénomène : pour la première fois, il ne touche plus un secteur isolé, mais potentiellement l’ensemble de l’économie mondiale, simultanément.
Pourquoi Musk pense que l’argent ne comptera plus en 2036
Le passage le plus commenté de l’interview est celui où Musk affirme que l’argent n’aura plus d’importance en 2036. La journaliste lui rétorque logiquement : pourquoi les actionnaires de ses entreprises investissent-ils alors des sommes colossales ? Musk répond que l’argent sert avant tout à obtenir des biens et des services (nourriture, logement, transport, divertissement) et que si ces biens deviennent abondants, l’argent devient accessoire.
Pour comprendre ce raisonnement, il faut distinguer le pouvoir d’achat nominal du pouvoir d’achat réel. La monnaie n’est qu’un chiffre qui varie selon la masse monétaire en circulation. Ce qui compte réellement, c’est le temps de travail nécessaire pour se procurer un bien, et ce temps n’a cessé de diminuer pour la quasi-totalité des produits industriels.
Le prix d’une baguette de pain augmente en euros, mais en temps de travail nécessaire pour se la procurer, il n’a cessé de baisser. C’est le même mécanisme qu’avec l’essence : le prix à la pompe monte, mais le nombre de kilomètres parcourus avec le même litre a considérablement progressé.
C’est ce phénomène que Musk veut voir s’accélérer massivement grâce à l’IA et à la robotique. Si la production augmente de manière exponentielle pendant que la création monétaire progresse plus lentement, on obtient mécaniquement de la déflation, une baisse générale des prix réels. C’est précisément à cela que Musk fait référence lorsqu’il évoque la disparition de l’importance de l’argent.
Déflation : bonne ou mauvaise nouvelle ?
Le mot déflation fait généralement peur aux économistes, car il est historiquement associé aux crises. Pourtant Musk semble l’utiliser comme une bonne nouvelle. La réponse à ce paradoxe tient dans une distinction essentielle entre deux types de déflation.
La première vient de l’offre : quand la productivité explose, les prix baissent pendant que l’activité continue de croître. C’est ce qui s’est passé à la fin du dix-neuvième siècle aux États-Unis, avec l’industrialisation. Cette déflation-là traduit une hausse du niveau de vie. La seconde vient de la demande : les consommateurs cessent d’acheter en anticipant une baisse continue des prix, ce qui contracte l’activité économique. C’est ce qui s’est produit après le krach de 1929, ou au Japon à partir des années 1990, avec une décennie de stagnation. La question, non résolue dans l’interview, est de savoir de quelle déflation parle réellement Musk.
-
✅
Les prix industriels ont fortement baissé grâce à la technologie et à l’automatisation. -
⚠️
Les prix des services, eux, ont continué d’augmenter. Une coupe de cheveux coûte aujourd’hui bien plus cher, en valeur réelle, qu’au dix-neuvième siècle. -
🤖
Ce sont justement ces services, jusque-là préservés, que l’IA et la robotique pourraient à leur tour rendre bien moins coûteux.
Un exemple frappant illustre cette limite : le prix de l’heure de ménage est aujourd’hui environ cinquante fois plus élevé, en valeur relative, que le coût d’une heure de domesticité sous Louis XIV. La technologie a fait baisser le prix des objets, pas celui du travail humain non automatisé. Si demain le ménage est fait par des robots, ce coût pourrait chuter, validant en partie la thèse de Musk, mais uniquement pour les secteurs réellement robotisés.
Les contradictions de la vision de Musk
Si la mécanique économique décrite par Musk tient globalement sur le plan théorique, plusieurs incohérences ont été relevées lors du débat. La première saute aux yeux : il a levé des sommes considérables pour financer SpaceX. Si l’argent ne servira plus à rien dans dix ans, pourquoi consacrer autant d’énergie à sécuriser le contrôle de ses entreprises, via des actions à droits de vote renforcés ? La journaliste lui a d’ailleurs posé la question directement.
La seconde concerne sa trajectoire personnelle vis-à-vis de l’IA. Vers 2015, il faisait partie des voix les plus alarmistes sur ses dangers, cofondant OpenAI pour empêcher un acteur privé d’en détenir le monopole. Aujourd’hui, avec xAI et Grok directement engagés dans la course, son discours a radicalement changé, coïncidant avec l’alignement de ses intérêts financiers sur le développement rapide de l’IA.
Un point de consensus émerge malgré tout : la distinction entre théorie et pratique. Sur le plan théorique, résoudre un problème revient souvent à faire de l’optimisation mathématique, un exercice dans lequel l’IA progresse vite. Mais en pratique, l’exécution se heurte à des freins bien réels : tests réglementaires, autorisations, rigidités institutionnelles. Le passé de Musk illustre cette difficulté à anticiper le « réel » : sa mission au DOGE s’est soldée par une rupture avec l’administration Trump, et l’envoi d’hommes sur Mars, annoncé pour 2022-2023, ne s’est toujours pas concrétisé.
Que deviendra le travail humain ?
Au-delà de la question monétaire, l’interview aborde un sujet encore plus sensible : si l’IA et la robotique deviennent capables de réaliser la quasi-totalité des tâches humaines, que restera-t-il à faire, et de quoi vivra-t-on ? Musk évoque un revenu de base universel, qu’il qualifie de « haut salaire universel ». Mais il reconnaît lui-même que la vraie difficulté n’est pas la distribution monétaire, techniquement réalisable, mais la capacité à donner du sens une fois les besoins matériels satisfaits.
Selon lui, l’IA va créer un défi psychologique majeur, en particulier pour les personnes les moins qualifiées, qui risquent de se sentir dépassées et démoralisées face à des machines qui les surpassent sur la quasi-totalité des tâches. Ce constat rejoint une thèse plus large : le monde futur pourrait se diviser entre une minorité capable de saisir les opportunités de l’IA pour créer et innover, et une majorité qui, faute des mêmes atouts, se retrouverait sans opportunités réelles malgré un revenu de base garanti.
Créer une entreprise n’a jamais été aussi facile sur le plan technique, mais réussir à se différencier n’a jamais été aussi difficile, tant la concurrence devient instantanée et généralisée.
C’est l’effet Reine Rouge appliqué à l’entrepreneuriat : tout le monde dispose des mêmes outils pour créer rapidement une entreprise, ce qui neutralise l’avantage individuel qu’offrait autrefois la capacité à créer. Seuls les plus motivés et les plus créatifs tirent leur épingle du jeu, dans une course permanente à la différenciation.

D’où vient cette vision ? L’influence de la science-fiction
L’un des passages les plus révélateurs de l’interview concerne les références culturelles de Musk. Il évoque explicitement l’univers de Star Trek, et notamment la Fédération, une civilisation fictive où la monnaie a totalement disparu au vingt-quatrième siècle. Il raconte aussi l’impact que Star Wars a eu sur lui à six ans, un souvenir qu’il décrit comme fondateur.
Une scène en particulier, tirée de Star Trek : Premier Contact (1996), semble avoir marqué son imaginaire économique : un capitaine y explique à une femme du vingt et unième siècle que dans le futur, l’argent n’existe plus et que les individus travaillent pour s’améliorer eux-mêmes et faire progresser l’humanité, pas pour s’enrichir. Ce parallèle soulève une question légitime : la thèse présentée avec assurance devant une macroéconomiste est-elle le fruit d’une réflexion économique rigoureuse, ou une transposition presque littérale d’un scénario de science-fiction ?
Il serait toutefois injuste de réduire Musk à un simple rêveur. Contrairement à beaucoup de visionnaires qui n’exécutent jamais leurs promesses, il a un historique d’exécution impressionnant : le retour de lanceurs de fusées sur Terre, jugé impossible par de nombreux experts, est aujourd’hui une réalité chez SpaceX. Cela ne garantit toutefois pas que sa nouvelle prédiction se réalisera dans les délais annoncés, la construction de Tesla lui ayant elle-même pris environ vingt ans.
Le vrai enjeu de demain : le pouvoir plutôt que l’argent
Si l’argent perd de son importance dans un monde d’abondance matérielle, une autre ressource, bien plus rare, prend toute sa place : le pouvoir. Il existe de nombreux hôtels particuliers et de nombreuses résidences d’exception, mais il ne peut exister qu’un seul président. Le pouvoir décisionnel constitue, par nature, la ressource la plus rare qui soit.
Ce constat pose une question centrale : et si le combat le plus important des prochaines décennies n’était pas économique, mais politique ? Celui qui contrôle l’IA la plus avancée pourrait capter à la fois le pouvoir et la richesse générée par cette nouvelle économie, créant une concentration inédite entre les mains d’un très petit nombre d’acteurs.
Même dans un monde aux besoins matériels satisfaits, la compétition pour le statut social ne disparaîtrait probablement pas. C’est un mécanisme profondément ancré dans la nature humaine, et même animale. Au sein des familles déjà très fortunées, pour qui l’argent n’est plus un enjeu, le statut social se construit déjà sur d’autres critères : créativité, capacité entrepreneuriale, accès à des expériences uniques. Cette dynamique pourrait préfigurer ce que deviendrait la compétition sociale à plus grande échelle.
2036, 2050 ou trois siècles ? Le problème du timing chez Musk
Si la direction générale décrite par Musk reste plausible pour de nombreux observateurs, c’est surtout sur le calendrier que les critiques se concentrent. Il situe l’arrivée d’une IA générale vers 2031, et la bascule complète vers une économie sans argent vers 2036. Or dans Star Trek, dont il s’inspire ouvertement, cette même transformation se situe au vingt-quatrième siècle, soit dans environ trois cents ans.
Un autre exemple illustre cette tendance à sous-estimer les délais : Musk a annoncé une colonie d’un million de personnes sur Mars d’ici 2050, jugée physiquement impossible par plusieurs intervenants du débat compte tenu des contraintes techniques et logistiques actuelles.
Ce débat n’est pas nouveau. En 1930, l’économiste John Maynard Keynes annonçait que la lutte pour la subsistance serait résolue d’ici environ cent ans. Sur le plan technologique, il n’avait pas complètement tort : la productivité a explosé, parfois au-delà de ce qu’il imaginait. Mais sur le plan social, sa prédiction ne s’est pas réalisée : il pensait que ses petits-enfants travailleraient quinze heures par semaine. Et si, comme Keynes, Musk avait raison sur la trajectoire technologique, mais tort sur la capacité des sociétés humaines à s’adapter aussi vite que la technologie ?
Les résistances humaines face à cette transformation
Musk semble sous-estimer un facteur essentiel : les réticences sociales, syndicales et politiques face à l’automatisation généralisée. Plusieurs données récentes l’illustrent : une part significative de la génération Z aux États-Unis reconnaît saboter volontairement l’usage de l’IA dans son cadre professionnel, et une large majorité des Américains se dit favorable à une pause dans son développement.
Une hypothèse alternative a toutefois été avancée : les révolutions naissent généralement d’un manque réel de ressources matérielles. Or, dans la majorité des pays occidentaux, même les foyers modestes bénéficient d’un confort matériel et numérique qui pourrait atténuer la propension à la révolte, même en cas de bouleversement massif du marché du travail.
Un scénario plus inquiétant a aussi été évoqué : celui d’un monde où une petite élite technologique, capable de piloter les agents d’IA, concentrerait le pouvoir de décision, pendant qu’une majorité, dépassée par la complexité croissante de la technologie, se retrouverait cantonnée à un rôle passif malgré un confort matériel élevé grâce au revenu universel. C’est le scénario des « dieux et des inutiles » popularisé par l’historien Yuval Noah Harari, et sans doute le risque le plus sérieux de cette transition, bien plus que la question purement monétaire mise en avant par Musk.

