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Ce mur englouti au large de l’île de Sein est plus vieux que Carnac, et personne ne s’y attendait

    En décembre 2025, des archéologues sous-marins ont annoncé une découverte qui rebat sérieusement les cartes de la préhistoire bretonne. Sous 9 mètres d’eau, au large de l’île de Sein, un mur de pierre de 120 mètres dort depuis environ 7 900 ans. C’est plusieurs siècles avant les premiers grands alignements mégalithiques connus en Bretagne. Et ce ne sont pas des agriculteurs néolithiques qui l’ont bâti, mais les derniers chasseurs-cueilleurs de la région.

    🎥 Info relayée à partir d’une vidéo de SYLART.

    Une anomalie sous-marine a révélé un mur de plus de 7 000 ans — SYLART

    Plus vieux que Carnac : une chronologie qui ne devrait pas exister

    Quand on pense monument de pierre en Bretagne, le réflexe va tout de suite vers Carnac, ses alignements et ses menhirs. Les premiers grands ouvrages mégalithiques bretons remontent à environ 4700 avant notre ère, et les alignements de Carnac eux-mêmes à 4500 avant notre ère.

    Le mur immergé près de l’île de Sein, lui, daterait de la fin du 7e millénaire au milieu du 6e millénaire avant notre ère, selon les modélisations des chercheurs. Donc plusieurs siècles, voire plus d’un millénaire, avant les premiers grands chantiers mégalithiques bretons connus jusqu’ici.

    Et surtout, ses bâtisseurs n’étaient pas des sociétés agricoles sédentaires. C’étaient les derniers chasseurs-cueilleurs de la région, des groupes qu’on imaginait jusque-là plutôt mobiles et peu nombreux, pas vraiment du genre à monter des chantiers de plusieurs tonnes.

    • 📏
      120 mètres de long, jusqu’à 20 mètres de large à la base
    • 🗿
      62 monolithes de granit dressés sur près de 2 mètres, en deux rangées parallèles
    • ⚖️
      Environ 3300 tonnes de pierre pour ce seul mur, plus de 4000 avec sa structure jumelle
    • 🌊
      11 structures distinctes identifiées sur la zone
    • 🤿
      59 plongées, 10 plongeurs, environ 35 heures cumulées sous l’eau entre 2022 et 2024

    Une ligne suspecte sur une carte laser

    Tout démarre en 2017, loin de toute plongée. Yves Fouquet, géologue originaire de l’île de Sein, étudie des relevés du programme Litto3D (de la cartographie laser embarquée en avion) et repère une ligne sombre, parfaitement rectiligne, dans un secteur appelé Toul ar Fot, à l’ouest de l’île. Le problème, c’est que cette ligne ne correspond à aucune faille géologique connue dans la zone.

    Fouquet en parle à des amis plongeurs de la SAMM, la Société d’archéologie et de mémoire maritime. En 2022, en remontant d’une plongée près du phare d’Ar-Men, le plongeur Philippe Bodénès profite de l’air qui lui reste pour aller vérifier ce point GPS. À 9 mètres de fond, il tombe sur une barre massive recouverte d’algues, et en s’approchant, une pierre dressée verticale.

    Les laminaires (ces algues qui peuvent atteindre 4 mètres de long) recouvrent tout en été, impossible d’y voir grand-chose. Il faut attendre l’hiver 2023 pour une campagne complète, avec l’autorisation du DRASSM, l’organisme d’État qui gère le patrimoine sous-marin français, et l’appui indispensable de la SNSM et d’un pêcheur local connaissant par cœur les courants redoutés de la chaussée de Sein.

    💡 Pourquoi c’est intéressant

    Extraire un bloc de granit, le transporter, le dresser et le caler dans une architecture cohérente, c’est un savoir-faire qu’on associait jusqu’ici aux sociétés néolithiques agricoles et sédentaires, capables de mobiliser une main-d’œuvre sur la durée. Or, on est ici à la toute fin du Mésolithique, chez des chasseurs-cueilleurs dont on connaissait surtout la complexité funéraire et sociale (les nécropoles de Téviec et Hoëdic, à 100 km de là, ont livré des sépultures parées de coquillages et d’ocre), mais jamais ce niveau d’ingénierie collective. Ce constat repousse d’environ 500 ans la trace la plus ancienne de ces gestes techniques en France.

    Pêcherie géante ou rempart anti-tempête ?

    Sur la fonction exacte du mur, deux pistes cohabitent : un immense piège à poissons, entretenu et rehaussé à mesure que la mer montait, ou bien une digue volontairement large pour casser la houle. Les deux ne sont pas incompatibles, le mur ayant pu changer d’usage selon les époques.

    Faute de matière organique datable retrouvée dans la structure, les chercheurs Pierre Stéphan (CNRS) et Ivan Pailler (université de Bretagne occidentale) ont reconstitué la courbe locale de remontée du niveau marin depuis la dernière glaciation, puis l’ont croisée avec la profondeur actuelle du site. Résultat : autour de 5350 avant notre ère si c’est une pêcherie (qui doit rester immergée à marée haute), plutôt vers 5950 si c’est un mur protecteur (qui doit rester au sec pour casser les vagues). Le DRASSM prévoit désormais de sonder le cœur de la structure pour y chercher pollen ou restes de poissons.

    « C’est Carnac sous la mer » — Philippe Bodénès, président de la SAMM

    Et si une vieille légende bretonne en gardait un souvenir déformé ?

    La découverte a relancé l’intérêt pour une légende bretonne séculaire, celle de la ville d’Is. Une cité magnifique, protégée des flots par une digue et une porte gigantesque dont seul le roi détenait la clé. Une nuit, la clé est volée, la porte s’ouvre, et l’océan engloutit la ville pour toujours. Les pêcheurs racontent qu’on entend encore ses cloches sonner par temps de tempête. Le folklore situe cette cité tantôt près de la pointe du Raz, tantôt entre celle-ci et l’île de Sein, une coïncidence géographique qui amuse autant qu’elle interroge.

    Cette histoire n’est pas isolée : le Pays de Galles a sa Cantre’r Gwaelod (un royaume fertile noyé après l’oubli de fermer des écluses), l’Angleterre sa Lyonesse (des paroisses entières englouties en une nuit). Toutes ces légendes partagent le même schéma : une cité prospère, un système de défense contre la mer, et une faute qui fait tout basculer.

    💡 Pourquoi c’est intéressant

    Ces récits ne sortent pas de nulle part. Entre l’Angleterre et les Pays-Bas s’étendait autrefois le Doggerland, une plaine d’environ 180 000 km² peuplée de chasseurs-cueilleurs mésolithiques, progressivement submergée par la remontée post-glaciaire des eaux (des dragueurs de la mer du Nord remontent encore régulièrement leurs outils et ossements). À cette époque, la mer montait de 5 à 8 mm par an : trop lentement pour qu’une génération s’en aperçoive, mais assez vite pour perdre des kilomètres de côte en quelques générations. Une expérience vécue, traumatisante, et donc propice à laisser une trace dans la mémoire collective autant que dans le sol.

    C’est précisément l’hypothèse que défend depuis vingt ans le géographe Patrick Nunn, de l’université de la Sunshine Coast en Australie. Il a démontré, pour 21 sites côtiers australiens, que des récits aborigènes décrivent avec précision des rivages disparus il y a 7000 à 13 000 ans, transmis oralement sur près de 300 générations. En 2022, il publiait avec Pierre Stéphan, l’un des co-auteurs de l’étude sur Toul ar Fot, un article suggérant que les légendes de submersion d’Europe du Nord-Ouest, dont celle d’Is, pourraient être des souvenirs déformés et légendarisés de la montée des eaux post-glaciaire. Un autre chercheur de l’UBO, Axel Créac’h, étudie aujourd’hui les liens possibles entre Toul ar Fot et cette légende.

    Attention toutefois au raccourci : la ville d’Is n’a pas été retrouvée sous l’île de Sein, ce serait une conclusion bien trop rapide. Beaucoup de mythes de cités englouties sont des inventions tardives ou des réécritures chrétiennes de récits qu’on ne peut plus reconstituer. Ce qu’on a en revanche, c’est un cas désormais documenté et validé scientifiquement d’une construction humaine monumentale submergée par la mer, situé exactement là où l’imaginaire breton place une cité légendaire disparue, et entouré d’une constellation de récits similaires sur des côtes qui ont réellement connu la même submersion.

    📌 Cet article s’appuie sur la vidéo « Une anomalie sous-marine a révélé un mur de plus de 7 000 ans » publiée par SYLART. Pour aller plus loin, on vous recommande d’aller voir la vidéo complète et de soutenir la chaîne directement.

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